dimanche 29 juillet 2012

Interview : LA FRESTO

Faites comme si vous y étiez… Vous entrez dans le studio de La Fresto, situé à l'étage d'une maison dont il faut faire attention de ne pas en laisser s'échapper le chat. Car la pauvre bête pourrait se faire sévèrement bastonner par ses congénères (pas fins) du quartier. Je pense notamment au "moche qui a le cul plus haut que le reste". Vous entrez donc dans le studio de La Fresto, un bureau, un fauteuil de bureau d'allure confortable, du matos de musique, des câbles, des claviers, des guitares, un micro, des objets, des tableaux, des dessins, un paravent Marilyn Monroe, des pédales… Le genre d'endroit où, plus on y passe du temps, plus on y découvre des trucs, des détails qu'on avait pas remarqués au même endroit 5 minutes auparavant. Un univers complexe, multiple, comme sans fin… C'est pas le bordel non, loin de là. Tout à l'air d'avoir une signification, une utilité, un mode d'emploi précis. C'est pas un studio "normal" en tout cas. Je mets au défit n'importe quel ingénieur du son ou musicien professionnel de pénétrer dans l'antre et d'y produire un morceau "comme qui rigole". Tiens par exemple, pour faire simple, saisissez-vous de la guitare électrique et rapidement, vous aurez l'air d'un con. Même si vous en avez déjà branché et fait sonner un paquet dans n'importe quel système audio… A mon avis, vous allez rapidement faire comme moi et demander : "euh… Fresto, j'fais comment avec mon jack là…". Quant au bonhomme ? Je vous laisse lire ce qui suit…

ATF : Y'a-t-il une origine à tout se foutoir et d'abord, d'où ça vient ce nom La Fresto ?

La Fresto : J'ai trouvé ce pseudonyme « La Fresto » en 1988 alors que je participais à un voyage scolaire en Angleterre. Je crois me souvenir que je m'ennuyais fermement et que je me suis mis à chercher des noms à consonance hispanique. « Magdalla Del Fresto » est ainsi né. C'est devenu par la suite « La Fresto ». Du coup, j'ai signé mes écrits, des poèmes essentiellement, avec ce pseudonyme.

ATF : Ne commence pas à dire du mal de l'Angleterre s'il te plaît : ) Et la musique, c'est venu comment ?

La Fresto : Concernant la musique, j'ai enregistré mes premières notes en 1986 à l'aide d'un orgue à soufflets (Bontempi B3), un tambour de fanfare (petite caisse claire), une flûte à bec et deux magnétophones à cassettes. Je ne savais pas jouer du tout, sauf de la flûte. Les enregistrements se faisaient à l'air libre, magnéto contre magnéto. Énormément de souffle. Puis, on m'a offert un petit Yamaha PSS-140. Un jouet avec une centaine de sons FM. J'ai alors pris le temps d'enregistrer de manière plus posée. Des sons essentiellement et des mélodies à la volée. Les premiers chants aussi, mais avec la voix qui mue. En 1990, je m'offre un Yamaha PSS-780 et un magnétophone à pistes (un jouet, en fait). C'est pas l'extase mais ça progresse un peu.
ATF : Tu peux nous parler de la progression ?

La Fresto : C'est en 1992 que les choses évoluent vraiment. On me prête un 4-pistes analogique (Tascam). Je suis toujours dans l'expérimentation (chose qui ne me quittera jamais vraiment). C'est aussi à ce moment-là que je crée le label cassettes « La Prise de Tête ». J'accélère ma voix pour l'assumer. Je découvre que je ne suis pas le seul à l'avoir fait (heureusement d'ailleurs). Ainsi, j'écoute pour la première fois The Residents ou autre Renaldo & The Loaf. Le studio s'agrandit un peu avec les achats respectifs d'un Casio CTK-650, d'une guitare classique et d'une électrique Aria. Ça remonte à treize ou quatorze ans et je ne sais toujours pas jouer de ces instruments. Je ne fais que bidouiller et du collage par la suite. Chacun sa technique.

ATF : Justement, sur le plan technique, comment ça se passait ?

La Fresto : En 1997, j'enregistre mes premiers samples sur un ordinateur qui roule sous Windows 95. Pas facile, mais bon. Le logiciel Goldwave me sort des sons en 8 bits puis en 16 bits qui me ravissent à l'époque (son bien métallique). Entre temps, j'ai fini par acheter le 4-pistes Tascam et aussi une boîte à rythmes Yamaha. Quelques instruments également, tels un xylophone (jouet), un tambourin, des maracas ou une guimbarde.

ATF : Et tu étais toujours seul ?

La Fresto : En 1994, je lance deux projets annexes : The Crisding Bladading et Bezalbar. Le premier ne se révèlera qu'à partir de 2001 avec les premiers essai de musique purement électronique. Le second deviendra une collaboration avec les membres du groupe Pauline et débute réellement en 1998 pour exploser en plein vol en 2002. The Crisding Bladading, au départ, c'est un projet de musique concrète basée sur des enregistrements d'ustensiles de la vie de tous les jours (peignes, canettes métalliques, graviers, souffles, appareils photos), alors que Bezalbar est plus un concept de musique purement électronique (ordinateur et machines). 1995 : Avec M. Nomized – Pour les petits et les grands (sur Fraction Studio). Il y a aussi des compilations. Pas mal, en fait. Et je n'ai pas le souvenir de toutes. Me reviennent quelques participations pour Tears Compilations, Red Neon Tapes ou Fraction Studio... Une compilation pour un label allemand avec que des groupes de métal. L'hallucination ! Mais bon, c'était le bon esprit tout ça. Je n'en garde que de bons souvenirs. Y compris certains courriers de label managers pas forcément très cool à mon encontre, style « Ta musique, c'est de la merde, mais voici une liste d'adresses où tu peux trouver ton plaisir ». Faut dire que ce milieu des home-tapers n'est pas toujours facile ou si ouvert qu'on voudrait bien le dire. Mais, il m'a permis de continuer de croire en moi, d'avancer et c'est l'essentiel. C'est durant cette période (1992-1998) que je sympathise avec des artistes comme David Fenech, Fumihiro Okaniwa, Klimperei, Laurent Fairon, M. Nomized (Fraction Studio), Skal Merk, Froide Equation, Sha 261 (Tears Compilations)... Premières chroniques à l'étranger, dans des fanzines. Premières tentatives auprès de labels français et amorce d'une prise de contact avec Lithium en 1996.

ATF : Toute cette activité t'a finalement conduit au décollage. Tu peux nous en dire un peu plus sur la finalisation avec Lithium ? C'était quand même THE label à l'époque.

La Fresto : Je signe un contrat avec le label Lithium en 1998, après deux années de pourparlers et de rencontres enrichissantes. Il faudra attendre cinq années avant que l'album Ça va mieux, non ? voit le jour. Période intéressante mais frustrante en bien des domaines. C'est difficile d'avoir ainsi un album prêt à sortir et d'attendre, attendre et attendre encore. Finalement, l'album sort en mai 2003. Onze chansons pour plus de 50 écrites (beaucoup sont définitivement à balancer !). Je rencontre des artistes comme Dominique A, Miossec, Philippe Katerine, Gonzales, Françoiz Breut, Bertrand Betsch, Arnaud Michniak, Michel Cloup, Dogbowl, Pascal Bouaziz, Da Capo, Delaney, The Married Monk, Yann Tiersen... Première radio nationale (France Inter) en mai 2003, plusieurs chroniques dans des magazines (Les Inrockuptibles, Trax) ou quotidiens (Libération). Cette même année, je fais partie des Découvertes du Printemps de Bourges (du moins de la sélection Poitou-Charentes). L'année suivante, je joue à Moscou... Drôle de période durant laquelle je me rends définitivement compte de la difficulté de proposer une musique différente en France. Le monde de la musique est vérolé ! C'est durant cette période que je travaille pour la première fois avec d'autres musiciens. Le projet Oscillator avec Gary Jones accouche même de cinq morceaux que je trouve toujours épatants. Mais, ce multi-instrumentiste quitte la France pour s'installer à Chicago. Il y fonde le label It Still Music. Le contrat avec Lithium me permet d'étoffer le studio dans lequel je bosse. J'optimise également l'outil informatique. Je sens alors que c'est pour moi la solution idéale pour pallier mon manque de maîtrise des instruments plus classiques. Je me sens ainsi de plus en plus à l'aise avec la l'électronique. Quand l'album sort, le label est déjà mal en point. C'est même un miracle que mon premier essai ait pu voir le jour, surtout dans ces conditions. Je dis aujourd'hui, en plaisantant, que j'ai définitivement coulé le label. Ce n'est certainement pas totalement faux. Mais, c'est dommage qu'une telle enseigne n'ait pas pu poursuivre son activité de défricheur de talents.

ATF : Et après, ça s'est passé comment ?

La Fresto : Dès la fin de Lithium et confronté à la difficulté pour retrouver un nouveau label, je décide de sortir mon deuxième album « officiel » directement sur Internet et en téléchargement libre. Il faut dire que 2004 voit aussi apparaître les premières tentatives des politiques et des professionnels de la musique pour réguler Internet. On parle de « pirates » et de « voleurs »... Je m'oppose rapidement à ce genre de raccourcis et le prouve en diffusant gratuitement ma musique. L'ironie fait que je ne peux pas le faire avec le premier album édité et produit par Lithium. Ainsi, en 2004 et 2005 paraissent Tu l'as bien cherché et deux ep Les îles atlantiques et Le Passé. En 2006 sort le troisième album Sept. En 2008, trois ep : Le Chien Qui Pleurait, PRVSR & La Vieille Dame et les Clés.

ATF : Actuellement, tes albums sortent sur le netlabel Off&Green, tu peux nous en dire plus ?

La Fresto : En 2005, je lance le netlabel Off&Green. Cela constitue un véritable retour aux sources. Je prône le téléchargement libre et invite des artistes à me suivre (David Fenech, Sinmalo, Hop Sounds, Zavoloka, Aïbo, VCIUYN, Daniel Palomo-Vinuesa, M. Nomized, Les Hall, Ange Veerlüger, The Choral Top). Le but, c'est évidemment l'échange, la découverte, le respect, la diffusion de la musique le plus simplement possible (les albums sont tout de même protégés grâce à la Licence Creative Commons).

ATF : Et tu continues de travailler avec d'autres artistes ?

La Fresto : Depuis 2004, d'autres projets ont été initiés. Souvent faisant suite à des rencontres improbables mais riches. Choral Top (rencontre de Billie Machine), Baïkonour_01 (rencontre d'Alan Tenderfoot aka Le Microcosme et Sinmalo), The FIV (rencontre d'Ange Veerlüger). D'autres sont le fruit de mon imagination totalement dérangée comme Con7, Charly Wiski, Barton Jackson-Flower ou encore Electro Bicycle (mais, ceci doit rester confidentiel pour le moment !!!).

ATF : Tu choisis les artistes avec qui tu travailles ? Ça se passe comment ?

La Fresto : Et bien, oui et non. J'ai eu de vrais coups de cœurs (je pense à Pascal Médieu, Katia Zavoloka, Sinmalo, Daniel Palomo Vinuesa, David Fenech ou encore l'Américain Les Hall) mais l'évidence s'est aussi parfois imposée (Choral Top, Ange Veerlüger, Moduline, Showet Cash). Quand j'ai un coup de cœur, j'invite l'artiste à rejoindre le label s'il le souhaite. J'ai connu beaucoup d'échecs. Parce que même si les artistes contactés sont dans l'ensemble très sympas, tous n'ont pas le temps d'offrir un nouvel album ou des inédits au label. Et puis, tous n'ont pas forcément envie de publier gratuitement leur musique. Cette démarche n'est pas évidente et je respecte ceux qui veulent faire du commerce même si cela s'éloigne de ma façon de voir les choses. Le label existe depuis sept ans et c'est pas mal de boulot. J'ai beaucoup moins de temps actuellement pour aller à la rencontre de nouveaux talents.

ATF : De combien d'instruments de musique joues-tu ? Quel est ton rapport à eux ? Tu les aimes ou ne sont-ils que des outils ?

La Fresto : Je joue essentiellement du clavier et de la guitare. Avec toujours un niveau très approximatif. Je ne focalise pas sur la technique de jeu même si je sais bien que c'est important, voire primordial. Cela dit, je sais que je ne suis pas le seul à penser ainsi. J'ai lu, dernièrement, une interview de Brian Eno qui disait en substance la même chose. Après, je ne me compare pas à lui, évidemment. Mais, qu'un tel génie puisse dire que la technique de jeu n'est pas une fin en soi revêt quelque chose de rassurant pour moi. Quand on a une idée, il faut savoir adapter ses propres compétences et ses limites pour atteindre le but et non pas noyer le poisson grâce à une pratique de jeu irréprochable et scintillante. C'est aussi pour cela que je préfère souvent une production un peu sale, boiteuse mais vivante à une autre trop léchée, carrée sans saveurs. Quant aux rapports que j'entretiens avec mes instruments, c'est assez variable. Je ne suis pas forcément matérialiste mais j'aime bien mes guitares. Les claviers, c'est différent. Je ne peux dire qu'ils ont une âme. Alors que les guitares... C'est quand même plus charnel, non ? Après, quand un de mes instruments refuse de fonctionner, je peux entrer dans une colère monstre. C'est souvent le cas avec l'informatique... Parfois, pour des raisons que j'ignore, les raccordements ne délivrent plus aucun son. Je cherche à comprendre. Je ne trouve pas la panne. Je m'énerve, manque de tout casser... Me calme, laisse passer l'orage. J'éteins la machine, la rallume, débranche puis rebranche tous les cordons, tripatouille les paramètres de programmation et ça fonctionne de nouveau. Sans que je sache pourquoi ça ne fonctionnait pas une heure avant.

ATF : Plusieurs fois tu as évoqué la fin de La Fresto, tu sais où tu en es aujourd'hui à ce sujet ? Comment va évoluer tout ce foutoir ?

La Fresto : Sincèrement, il y a des jours où je me demande à quoi tout cela peut-il servir. L'expérience La Fresto, c'est comme un combat perdu d'avance pour lequel je ne cesse de croire. Après l'album Sept, j'ai eu une très grosse période de doute. Je n'avais plus envie de démarcher des labels pour sortir ma musique. Je me sentais un peu isolé. En plus, je n'avais pas énormément d'inspiration. Pendant plus de deux ans, j'ai quand même écrit des chansons que je destinais à l'album initialement appelé Q. Mais, ça ne marchait pas. Il n'y avait pas cohérence et je sentais mes muses me quitter une à une. C'est là que je me suis dit que j'allais arrêter ce projet et me consacrer exclusivement aux Crisding Bladading. Puis, en 2009, j'ai écrit de nouvelles chansons, comme Tout au bout du chemin ou Absent comme aux premiers jours. Et c'est reparti. Je tenais quelque chose et ce quelque chose allait se confirmer avec l'album suivant, No end – No beginning en 2010 et 2011. C'est souvent une idée simple qui fait qu'on s'accroche à la création. C'est déconcertant. Parce que ça vient ou ça ne vient pas. Mais, quand ça vient, il ne faut plus lâcher le morceau. En 2010, j'ai entamé ce que j'appelle une trilogie temporelle (Quelques mois d'attente, certainement en 2010 ; No end – No beginning en 2011 et Circles en 2012). C'est un peu l'idée de l'absurdité du temps, ou plutôt de l'humanité absurde du temps. C'est plus abstrait que mes premiers albums, plus conceptuel, plus introspectif. Après Circles, je travaillerai un autre projet La Fresto, différent de ces trois derniers albums et, évidemment, des trois premiers qui eux font partie de la trilogie réaliste (Ça va mieux, non ? en 2003 ; Tu l'as bien cherché en 2004 et Sept en 2006). J'en dirai un peu plus quand le premier essai sera dans les cartons (pas avant 2014, je pense). Je peux juste affirmer que je reviens à la langue française et que le format des morceaux sera totalement nouveau pour moi...

ATF : Pour finir, et pour les lecteurs (nombreux ?) de ce Blog qui ne peuvent pas te voir, question importante, peux-tu nous dire ce que tu portes comme vêtements et comme chaussures aujourd'hui ?

La Fresto : Alors... Bermuda bleu marine, un t-shirt gris chiné et des spartiates aux pieds. Rien de bien original.

À lire, d'autres interviews de La Fresto sur le net :
Interview Off&Green en 2010 (le netlabel est désormais fermé)
Interview Hop Blog en 2007
Interview by Christophe Petchanatz en 2006
Interview dans " De la dissémination de la musique " (page 110) en 2005
Interview en Russie en 2004
Interview " à découvrir absolument " en 2003

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